- Yemma, qui sont ces gens sur ces photos ?
Elle étala les clichés devant sa mère. Et elle observa son changement d’attitude. Elle lut dans ses yeux la colère et la peine. Elle la vit prendre une photo jaunie par le temps, abîmée par l’humidité.
- Qui est ce monsieur ?
- C’est mon père, ton grand-père.
Elle repensa à lui. Elle l’avait à peine connu, elle était encore jeune lorsqu’il avait pris le maquis. C’était son entourage qui lui avait raconté qui il était, son engagement, son combat, sa mort atroce sous les tortures de l’armée coloniale. Elle était fière d’être la fille d’un authentique moudjahid, mais parfois, dans des moments de lassitude, elle se demandait si son combat avait réellement été utile tant le présent était insupportable et la situation du peuple identique quoique camouflée de faux semblants démocratiques.
- Il est beau.
La remarque la fit sourire et l’émut à la fois.
- C’est vrai, tu as raison.
- Et lui ?
Cette fois, la fillette avait choisi elle-même la photo. Elle représentait un homme entre deux âges, qui jouait du mandole en souriant. Sa mère reconnut son oncle paternel préféré et elle détourna les yeux. Elle n’avait jamais oublié cette journée de cauchemar durant laquelle elle avait appris qu’il avait été égorgé, lui et une dizaine d’autres hommes, dans un faux barrage. Les femmes qui les accompagnaient avaient été retrouvées à deux kilomètres du lieu du massacre, à moitié nues, hébétées et à peine conscientes, le regard encore perdu sur l’enfer qu’elles venaient de vivre.
- Ammi…
- Il est mort, hein ? Et toutes ces personnes ?
Elle parcourut les clichés du regard. Ici une tante tuée dans un explosion à la voiture piégée, là un cousin éloigné mort dans le massacre d’un village retiré, ici une collègue enlevée dont on n’avait jamais retrouvé le corps, là encore un ami journaliste assassiné à l’arme blanche près de son domicile…
Pourquoi sa fille réveillait-elle ces souvenirs ? La guerre sans nom avait décimé sa famille, elle avait perdu certains de ses amis. Pas une de ses connaissances n’avait vu son entourage épargné par ces condamnations sommaires.
- Oui, ils sont morts, répondit-elle d'une voix blanche.
- Yemma, maintenant dis-moi, c’est quoi la réconciliation nationale ?
Elle ne s’était pas attendue à cette question qui lui coupa presque le souffle. Elle comprit dans l'interrogation d’une enfant toute l’absurdité d’une loi promulguée sans une once d’humanité.
- Tu sais, la voisine, tu te rappelles qu’elle n’a jamais pardonné à son frère pour le partage injuste des bijoux de sa mère quand elle est morte ? Hier en rentrant de l’école, je l’ai entendue raconter tout le bien qu’elle pense de la réconciliation nationale. Tu trouves pas ça bizarre de ne pas pardonner une bêtise insignifiante à son propre frère mais de pardonner à des meurtriers ?
Elle savait très bien ce qu’était la réconciliation nationale, on leur en avait parlé à l’école et on l’entendait tous les jours à la télévision. Mais elle ne la comprenait pas.
Parce qu’elle, elle savait que jamais elle ne pardonnerait à ceux qui faisaient pleurer sa maman comme aujourd’hui devant ces photos…
Par Nanou pour Zoom-Algerie.com
02/10/2007
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