Pour les amasser, en seulement trois jours, les cent dix mille balles, je pouvais m’y prendre de deux façons : soit, à la régulière, c'est-à-dire en occupant le poste de PDG à la Sonatrich, florissante société nationale, symbole de richesse et de prospérité, dont le directeur venait fâcheusement d’être écroué pour une sale affaire de malversation, et en m’appliquant, bien entendu, nuit et jour, durant la courte période de mon exercice à en escamoter frénétiquement les fonds. Soit en tapant d’un seul coup famille, amis et voisins. Enfin, tous ceux que j’étais en mesure d’apitoyer par le récit farfelu de quelques menus et piètres drames imaginaires dont j’eusse été l’improbable victime. N’étant par nature pas très ambitieux, je me suis résous à commettre le vol qui était le plus à ma portée, la rapine de basse condition, en douce, sans bruit et sans gloire. On risque moins avec les hommes qu’avec leurs symboles, c’est mon avis.
Moi, je n’y ai jamais pensé, jamais, c’est Ali, un copain d’enfance qui m’a soufflé l’idée. C’était un soir où il croupissait comme à l’accoutumée dans un café maure, toujours le même, son préféré, Le fantasia, qui fait le coin de la rue Vauban et la rue Si El Haoues à Oran. Je rentre donc, il était seul dans son coin, enveloppé d’une fumée à couper au couteau, entrain de lire un journal. Il y avait peu de monde ce soir-là, seulement quelques gars éparpillés par ci par là au gré des tables, venus gentiment finir leur journée en caquetages inutiles. Je le rejoins à sa table.
C’était tellement invraisemblable que j’en suis resté tout ébahi, non, ça n’était pas croyable que le destin me rattrape d’une aussi triste manière. Je n’en ai pas cru mes yeux, pour tout vous dire. La berlue ? Ah pensez donc ! Quelle aubaine que ça aurait été pour moi! Mais non ! Mais non ! Trop facile ! Sur la photo, c’était mon salaud qui me souriait gentiment.
Pendant que j’étais dans les pommes, je croyais que j’étais mort, promis, et puis finalement j’ai survécu à ce petit trépas, pas du tout glorieux et dont je ne saurais vous donner la durée avec précision, et j’ai rouvert les yeux, un peu gaga, sur le plafond de ma chambre. La vie m’est revenue par là où que ça m’était partie, c'est-à-dire par les yeux, progressivement, à coup de lumière mutilée, monochrome et changeante, puis elle s’est décidé tout de même, au bout de quelque minutes, à s‘offrir à ma vue entièrement, la vie, plus net et plus précise, avec tout ce dont elle disposait de couleurs et de formes dans son nuancier.
« Hé ! Salim ! » qu’a gueulé l’un d’eux. Je me suis arrêté un moment, hésitant, puis sachant que ce n’est pas de sitôt que je parviendrais à m’en dormir, je me suis résous à les rejoindre. Je n’avais rien de particulier à faire, et l’odeur urineuse de la literie m’aurait sûrement tenu pendant une bonne partie de la nuit en éveil.
Sans chiqué, notre asile ne comptait que des boudins parmi le personnel soignant, et pourtant des femmes en voulais-tu en voilà, il y’en avait vraiment pour tous les goûts, des maigrichonnes, des rondes, des petites, des timides, des rigolotes, des ceci et des cela, et bien d’autres encore, mais on aurait beau trouver à chacune d’elle quelque chose de très particulier qui la singularise, pour moi elles étaient toutes semblables en ceci qu’elles étaient moches.
Teldja pour tout vous dire, n’était pas du tout canon, c’était juste une nana, avec des yeux, un nez et une bouche, puis un corps avec tout ce qu’il y a de commun, enfin bref, rien en elle ne participait du fantasme hautement pornographique de l’infirmière cochonne avec de gros nichons et tout.
Ce qu’il y avait de commode dans mon asile, par contre, c’était que les copains fous, tout possédés qu’ils étaient par leurs foutues marottes, ne faisaient pas très attention à ma face cramée, et même peut-être qu’avec la berlue et tout ils la trouvaient originale et tout à fait charmante, ma gueule, qui sait, la folie n’étant peut-être qu’une manière très achevée d’être artiste, c'est-à-dire d’être capable de refuser la réalité, trop moche à voir, et lui substituée, plus supportable et plus rigolote, celle qu’on s’est inventée. Les fous ne seraient donc que des artistes qui ne mentent pas, puisque leur délire et leur fantaisie, eux, ils les vivent.
On m’a donné une chambre, alors, rien que pour moi, fraichement laquée en blanc, un peu plus spacieuse que celle que j’avais du coté de Hassiba, mais pas plus meublée. Un lit, toujours, et une table de chevet. En guise de fenêtre, il y’avait un trou, là-haut, à trente centimètre du plafond, tout à fait grillagée, et qui faisait, au soleil, sur le mur d’en face comme un échiquier d’ombre et de lumière. Elle était impec ma nouvelle piaule, propre et tout, il n’y a pas à dire, il n’y avait que les draps qui sentaient fort la pisse et puis le matelas aussi.
Le jour de mon internement, maman a tenu à m’accompagner à l’hôpital. Elle était toute tristounette, maman, et pendant tout le trajet elle l’avait bien pris sa figure de circonstance. Une moue que je ne lui connaissais pas, une neuve qui seyait merveilleusement à la situation.
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3e édition du Festival international des arts de l’Ahaggar